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La fumée de la cigarette, la marche vers le Jardin botanique, le café pris dans le hall, et la scène intérieure liée aux mots “Mais où étais-tu ?” composent une tension entre attente, incompréhension et chagrin. Le texte suit aussi Pierre, paralysé par la colère et les préparatifs de départ, puis l’avion et l’idée d’un avenir incertain.","Collection littéraire dirigée par Martine Saada  \n© Éditions Albin Michel, 2025  \nISBN : 978-2-226-50492-0  \nCe document numérique a été réalisé par Nord Compo.  \nElle est descendue en retard, elle voulait encore fumer une cigarette, fumer seule, une fois de plus. Pour sentir le temps qui passe, ne plus savoir qui elle est, ni ce qu’on peut vouloir d’elle.  \nDans quelques minutes sa cigarette sera consumée, elle l’écrasera au fond du cendrier.  \nLouise descendra alors.  \nElle avait dormi cette après-midi puis marché jusqu’au Jardin botanique, où il lui semblait qu’elle entendait encore, comme venus de loin, les mots qu’il lui avait lancés quand elle était entrée dans la chambre, Maisoù étais-tu ? Où étais-tu ?  \nElle l’avait vu debout, les jambes contre le lit, le corps penché au-dessus du sac de voyage ouvert, habité par la colère et le dépit. Elle aurait voulu remonter le temps, n’être jamais arrivée dans la chambre après avoir ouvert la porte et s’être trouvée en face de lui. Quelques minutes auparavant, elle était elle-même.  \nL’annonce brutale l’avait clouée debout. Elle revenait de son tour en ville, heureuse de ce qu’elle avait observé dans les rues, de ce qu’elle avait réussi à demander à la poste grâce à son Assimil tenu serré contre elle, comme un bréviaire. Elle avait choisi d’entrer dans un petit restaurant parce qu’elle n’y voyait pas de touristes. Là aussi elle avait réussi à se faire comprendre, et le garçon avait été si gentil avec elle.  \nElle avait aimé entendre les voix dans la rue, qui lui rappelaient des bribes de paroles remontées de son enfance, elle avait flâné devant les vitrines pour découvrir ce qu’on vendait sur l’île. En rentrant à l’hôtel, le concierge lui avait dit « El señor esta aqui » quand elle avait voulu prendrela clé de la chambre, elle avait emprunté l’escalier comme d’habitude.  \nIl lui a raconté en colère et en mots hachés la catastrophe à l’usine. Il yavait deux morts, plusieurs blessés.  \nElle revoyait les hommes en bleu de travail debout près des énormescuves, elle les avait regardés travailler depuis la passerelle, derrière Pierre et le directeur de l’usine. Elle ne savait pas s’il s’agissait d’eux. Elle a entendule mot « explosion » et la catastrophe humaine l’a accablée bien plus que les reproches indus dans sa voix. Elle imaginait les corps déchiquetés et l’absence de responsabilité, à ses yeux, de ces hommes, et leur mort violente, atroce, puisqu’elle pensait que c’était eux précisément qui avaient été atteints par les éclats et le souffle de l’explosion.  \nElle ne pouvait ni parler ni bouger. Elle regardait Pierre. Il remplissaitson sac de quelques affaires. L’expression de son visage était fermée. Pendant le temps où il a trié le nécessaire à emporter, il n’a pas prononcé un mot. Elle l’a laissé partir sans rien dire, non plus. Je ne sais pas quand je reviens, a-t-elle entendu juste avant qu’il ne quitte la chambre.  \nElle était encore surprise de s’être endormie après son départ.  \nQuand elle s’était réveillée, elle était descendue avec l’envie de boire un café . Marchant dans le hall de l’hôtel pour trouver un endroit tranquille, elle avait découvert une petite terrasse sur le côté, au bout du hall, à l’écart de la grande terrasse qui donnait sur la mer. Il y avait trois petites tables rondesen métal et quelques chaises. Elle s’était installée. Quelqu’un avait dû la voir traverser le hall, un serveur était venu prendre la commande. Elle savait maintenant demander un café en espagnol. Sentir dans sa bouche les mots étrangers qu’elle était capable de prononcer était le premier plaisir qui survenait depuis la scène du début d’après-midi.  \nPierre s’était assis près du hublot pour regarder vers l’extérieur, il voulait que l’énervement le lâche, il ne servait à rien, il était maintenant dans l’avion, il devrait passer la nuit à Madrid, attendre le lendemain l’avion pour Casablanca.  \nRien ne se passait comme prévu. 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