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Il a rencontré Rosita Szapire cinq ans plus tard. Vicente et Rosita se sont aimés et ils ont eu trois enfants. Mais lorsque Vicente a su que sa mère allait mourir dans le ghetto de Varsovie, il a décidé de se taire.  \nCe roman raconte l’histoire de ce silence – qui est devenu le mien.  \nSantiago H. Amigorena  \nLe Ghetto intérieur  \nRoman  \nP. O.L  \n33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e  \nÀ Mopi, qui l’a écrit avant moi À Marion qui l’écrit avec moi  \nRéagir de façon adéquate à l’incommensurable était impossible. Et celui qui exige cela des victimes devrait exiger du poisson jeté sur la rive qu’il sedépêche de se faire pousser des jambes pour retourner à petitspas dans son élément humide.  \nGünther Anders  \nNous, fils d’Eichmann  \nIl y a vingt-cinq ans, j’ai commencé à écrire un livre pour combattre le silence qui m’étoufe depuis que je suis né. De ce livre, constitué de six parties, ont été publiés la première, Une enfance laconique ; le second chapitre de la deuxième, Une jeunesse aphone ; la troisième, Une adolescence taciturne, composée de deux chapitres publiés séparément, Le Second Exil et Les Premières Fois ; la quatrième, Une maturité coite, également publiée en deux volumes séparés, Le Premier Amour et La Première Défaite ; et trois annexes (1978 ; 2003, parue sous le titre Des jours que je n’ai pas oubliés ; et 2086, parue sous le titre Mes derniers mots). Les quelques pages que vous tenez entre vos mains sont à l’origine de ce projet littéraire.  \nLe 13 septembre 1940, à Buenos Aires, l’après-midi était pluvieuse et la guerre en Europe si loin qu’on pouvait se croire encore en temps de paix. L’avenida de Mayo, cette grande artère bordée d’immeubles Art nouveau quisépare la Présidence du Congrès, était presque vide ; seuls quelques hommes pressés, quittant leurs bureaux du centre-ville un journal au-dessus de la tête pour conjurer les gouttes, couraient sous la pluie pour attraper un bus ou un taxi et rentrer à la maison. Parmi ces passants furtifs, un homme âgé de trente-huit ans, Vicente Rosenberg, protégé par son chapeau, avançait d’un pas posé mais irréfléchi vers la porte du Tortoni, un café à la mode où l’on pouvait, en ce temps-là, croiser aussi bien Jorge Luis Borges et des gloires du tango que des réfugiés européens comme Ortega y Gasset, Roger Caillois ou Arthur Rubinstein. Vicente était un jeune Juif. Ou un jeune Polonais. Ou un jeune Argentin. En fait, le 13 septembre 1940, Vicente Rosenberg ne savait pas encore au juste ce qu’il était. En entrant dans le café, il n’avait pas tardé à remarquer, attablé à l’un de ces petits guéridons qui longeaient le mur situé en face du comptoir, la silhouette massive d’Ariel Edelsohn, son meilleur ami. Les coudes et un café sur le marbre de la table, il attendait Vicente en lisant le journal non loin des billards de l’arrière-salle. À ses côtés, tourné vers le fond du local pour surveiller les suites de caramboles, nerveux comme d’habitude, se tenait Sammy Grunfeld, un jeune homme qui traînaitsouvent avec eux. Après leur avoir serré la main, Vicente avait secoué son pardessus pour le soulager des dernières gouttes qui tentaient d’imbiber la laine épaisse puis s’était assis auprès de ses amis en penchant la tête pour lire les titres qui faisaient la une du journal : en Europe, la bataille d’Angleterre faisait rage et les nazis commençaient d’enfermer les Juifs dans des ghettos.  \nAriel, que ses amis argentins appelaient « L’Ours », avait plié le journal en poussant un lourd soupir.  \n—Les Juifs me font chier. Ils m’ont toujours fait chier. 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